Le postmodernisme : quand l’architecture a décidé de recommencer à s’amuser
Imaginez une maison contemporaine. Des lignes droites. Du verre. Du béton. Des volumes parfaitement simples. Aucune décoration inutile. Puis quelqu’un arrive, ajoute un immense fronton au-dessus de l’entrée, peint une partie de la façade en rose et dessine une fenêtre ronde complètement disproportionnée. Bienvenue dans l’univers de l’architecture postmoderne.
Un mouvement qui, à partir de la seconde moitié du XXe siècle, remet en question une partie des principes qui avaient dominé l’architecture moderne. Après des décennies de simplicité, certains architectes ont eu envie de recommencer à raconter des histoires.
Qu’est-ce que le postmodernisme en architecture?
Le postmodernisme est un courant architectural qui remet en question l’idée selon laquelle une seule forme de modernité, rationnelle et dépouillée, serait la seule bonne façon de concevoir un bâtiment.
Il ne cherche pas nécessairement à rejeter tout ce que le modernisme a apporté. Il refuse plutôt l’idée qu’une architecture fonctionnelle doit obligatoirement être silencieuse, neutre ou dépourvue de références. L’histoire, la couleur, les symboles et parfois même l’humour reviennent dans l’architecture.
Une réaction au modernisme
Pendant une grande partie du XXe siècle, le modernisme transforme profondément l’architecture. Les bâtiments deviennent plus simples. Les structures sont mises en valeur. Les formes historiques sont progressivement abandonnées. L’ornementation perd de son importance. Le verre, l’acier et le béton deviennent des matériaux emblématiques.
Cette révolution produit certaines des architectures les plus importantes du siècle. Mais avec le temps, certains architectes commencent à trouver que quelque chose manque. Des bâtiments très différents commencent parfois à utiliser le même vocabulaire : volumes rectangulaires, façades répétitives, matériaux industriels et grande sobriété.
Une question apparaît alors : une architecture rationnelle doit-elle nécessairement être une architecture silencieuse?
Robert Venturi et « Less is a bore »
Dans les années 1960, l’architecte américain Robert Venturi devient l’une des figures intellectuelles importantes de cette remise en question. Le modernisme avait notamment popularisé l’idée du « Less is more », une phrase associée à Ludwig Mies van der Rohe et devenue presque un symbole de la recherche de simplicité moderniste.
Venturi répondra avec une formule devenue célèbre : « Less is a bore. » Moins, c’est ennuyant.
Et en quatre mots, une partie de la philosophie postmoderne apparaît : pas nécessairement rejeter le modernisme, mais refuser l’idée qu’il n’existe qu’une seule bonne façon d’être moderne.
Les caractéristiques de l’architecture postmoderne
Références historiques et symboles
Pendant le modernisme, les références directes aux architectures historiques avaient largement été abandonnées par plusieurs architectes. Le postmodernisme décide de les ramener : colonnes, frontons, arches, corniches, symétrie et formes classiques.
Mais nous ne sommes pas nécessairement dans une reproduction fidèle. Une colonne postmoderne peut être beaucoup trop grande, beaucoup trop mince, peinte d’une couleur inattendue, simplifiée, transformée ou même presque inutile structurellement. L’architecte prend un élément que nous reconnaissons, puis joue avec lui.
L’histoire devient une boîte à outils.
Couleur, géométrie et asymétrie
Le postmodernisme ouvre beaucoup plus largement la porte à la couleur : rose, bleu, vert, jaune, terre cuite, pastels et couleurs franches. La couleur peut souligner une géométrie, identifier une entrée, créer une hiérarchie ou simplement apporter du plaisir.
Le mouvement aime aussi les formes facilement reconnaissables : carré, triangle, cercle, arc, cylindre et pyramide. Mais il aime encore davantage les combiner. Une maison peut sembler presque symétrique, puis quelque chose vient volontairement briser l’équilibre : une fenêtre, une cheminée, un volume ou une entrée.
La frontière entre audace et kitsch
Voilà probablement la partie la plus dangereuse. Entre amusant, audacieux, ironique, théâtral et complètement kitsch, la frontière peut être très mince.
Une colonne surdimensionnée peut être brillante ou ridicule. Une couleur peut donner énormément de personnalité ou vieillir très rapidement. Le postmodernisme exige donc quelque chose qui semble paradoxal : beaucoup de liberté, mais énormément de contrôle.
Comment s’inspirer du postmodernisme au Québec
Si nous reprenons littéralement le postmodernisme des années 1980, nous risquons rapidement de construire une maison qui semble elle aussi dater de 1987. Alors comment reprendre son esprit sans reproduire ses excès? En gardant probablement sa meilleure idée : une maison peut avoir une personnalité.
Choisir un élément volontairement inattendu
Imaginez une maison québécoise contemporaine extrêmement sobre : bois, pierre, toiture simple. Puis une immense fenêtre ronde, une seule. Elle devient immédiatement la signature du projet. La maison respecte certaines règles, puis elle décide volontairement d’en briser une.
Réinventer le fronton ou le pignon
Le triangle au-dessus d’une entrée est l’une des formes architecturales les plus anciennes et reconnaissables. On peut le transformer en un immense pignon contemporain, très simple et presque disproportionné. Il protège l’entrée, crée une galerie et cadre une grande fenêtre. Le geste rappelle l’architecture traditionnelle sans essayer de la reproduire.
Oser une couleur avec retenue
Nous sommes devenus extrêmement prudents avec nos maisons : noir, blanc, gris, bois, puis recommencez. Toutes ces palettes peuvent être magnifiques. Mais le postmodernisme nous rappelle qu’une couleur peut devenir un élément architectural : une porte rouge, un volume vert forêt, une petite extension bleu profond ou un soffite ocre. Un geste suffit.
Donner une histoire à la maison
Pourquoi cette arche? Pourquoi cette couleur? Pourquoi cette fenêtre ronde? La réponse ne devrait pas nécessairement être seulement « parce que c’est beau ». Elle pourrait être : cette fenêtre cadre l’arbre que les propriétaires voulaient conserver; cette pierre vient de l’ancienne fondation; cette forme rappelle la grange qui se trouvait autrefois sur le terrain.
Et soudain, l’architecture possède une histoire.
Une maison qui a le droit d’avoir une personnalité
Nous recherchons souvent la maison intemporelle, et c’est une excellente intention. Mais parfois, à force d’avoir peur de faire quelque chose qui vieillira mal, nous finissons par ne plus prendre aucun risque. Même toiture, même fenêtre, même palette, même façade.
Le postmodernisme nous rappelle que l’architecture peut également contenir de l’humour, de la surprise, des souvenirs, des références, des contradictions et même une petite dose d’excentricité.
Chez A. Paquet Architecture, c’est ce que nous retiendrions du mouvement : pas ses excès, pas nécessairement ses couleurs des années 1980, ni les colonnes géantes simplement pour avoir des colonnes géantes. Mais cette idée toute simple : une maison n’est pas obligée d’être neutre pour être bien conçue.
Elle peut raconter quelque chose de ses occupants, de son terrain, de son époque et de son histoire.
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